CARNIVORA

Thomas Kappel

UFFE CHRISTOFFERSEN - UN PEINTRE DANOISE

Uffe Christoffersen est né le 13 octobre 1947 à Copenhague. De 1954 à 1958, il habite en Afrique de l'Est, d'abord endehors de Nairobi, puis à Dar-es-Salaam. Au Kenya, la famille habite dans une maison située au milieu de terres incultes, la haute herbe jaune commence là où le jardin s'arrête. Les animaux sont toujours proches - la nuit on peut entendre le cri des hyènes et le léopard rôde autour du jardin.

Après ces années africaines, son père reprend son travail de capitaine au long cours et Christoffersen a alors la possibilité de l'accompagner au moment des vacances scolaires. Au cours d'un long voyage sur les côtes atlantiques américaines, il découvre différentes sortes de poissons et autres animaux marins et pêche le requin. Cet étroit contact avec la nature, avec les images qu'elle renferme, sera un élément important de sa peinture.

A l'âge de dix-huit ans il commence à envisager une carrière de peintre. La visite d'expositions éveille son intérêt pour l'art. Il découvre aussi qu'il se sent attiré par la peinture: le fait même de passer la peinture sur la toile le fascine.
A l'automne 1968, Christoffersen fait ses débuts à l'Académie des Beaux-Arts de Copenhague, section peinture. La première année, il a Harald Leth comme professeur, un excellent pédagogue qui établit la liaison avec l'art danois de l'entre-deux-guerres, composé aussi bien d'éléments postimpressionnistes qu'expressionnistes.

Au cours des années 1969-73, Christoffersen continue ses études chez Egill Jacobsen qui faisait partie du groupe abstrait avec les peintres de Cobra dont Asger Jorn. Uffe Christoffersen reconnait volontiers que la tradition danoise a eu une grande influence sur lui, mais qu'il ne s'est cependant jamais senti attiré par l'abstraction pure, alors que la figuration a toujours été pour lui un élément important. Les années à l'Académie des Beaux-Arts, en-dehors même de l'enseignement, ont été particulièrement fructueuses. La prospérité de la fin des années 60 et du début des années 70, donne aux élèves de bonnes possibilités pour expérimenter dans différents domaines. Les élèves pouvaient dessiner d'après modèle dans un bon atelier et avec de l'excellent matériel. Pour Uffe Christoffersen, l'Académie représentait également un milieu très enrichissant: le contact des autres élèves, les différents échanges d'idées et un milieu très stimulant étaient autant d'aspects positifs.
Uffe Christoffersen fait ses débuts en 1971 à l'exposition censurée »Forårsudstilling«.

 

Fig.1. Sans titre, 122 x 122 cm. huile sur isorel. 1973.
 

Les peintures-collages

La percée d'Uffe Christoffersen s'est fane à vrai dire avec sa première exposition personnelle à la galerie Henning Larsen à Copenhague. Ses peintures étaient des sortes de collages, cartes postales, coupures de presse et dessins, formant, dans une composition à la fois libre et pleine de fantaisie, la base même du tableau.
Dans »Sans titre« FIG 1, il a utilisé un modèle féminin qui occupe toute la partie centrale de la composition. Christoffersen s'est inspiré des mandalas tibétaines qu'il avait eu l'occasion d'étudier dans la collection ethnographique du Musée National Danois.

Animaux en cage

Uffe Christoffersen continue sa formation: après l'école de peinture, il commence des études dune durée de deux ans à la section pédagogique de l'Académie des BeauxArts. »Animaux en cage« FIG 2 a son origine dans le sujet d'un examen en 1974. Christoffersen s'était rendu au jardin zoologique pour étudier les bêtes féroces. Ce fut sa première rencontre avec le tigre.
L'animal dans la cage est ainsi une sorte de gros chat qui vient à la rencontre du spectateur. Le chat est peint avec des zones colorées bien définies. Les épaules et le poitrail sont ocres. On a bien la sensation du poil de la bête qui se trouve accentuée par l'utilisation de couleurs plus claires sur le reste du corps de l'animal.

Le tableau est composé de façon tout à fait classique avec la partie centrale où se trouve l'animal et un arrière-plan très pâteux qui clôt l'espace pictural. Les barreaux constituent à la fois un premier plan, mais ferment aussi l'espace sur lui- même: nous regardons au-dehors, à travers une barrière.

 

Fig.2. Animaux en cage, 61 x 122 cm. huile sur toile. 1974.
 

Peintures aux couleurs de terre

Christoffersen s'est toujours intéressé à la composition chimique des couleurs, à la fabrication des pigments et à leur mélange. Pendant huit années, de 1975 à 83, il travaille au laboratoire technique de l'Académie des Beaux-Arts auquel s'adressent notamment les restaurateurs.
Pendant les premières années, il s'intéresse surtout aux couleurs terre. Il voyage pour rassembler des échantillons qu'il retravaille par la suite. Dans plusieurs articles, il a évoqué ses expériences et il les a aussi utilisées dans son enseignement.
Un voyage en 1979 dans les carrières d'ocre maintenant désaffectées du Roussillon (Vaucluse) fut pour lui une révélation. Les couleurs vives - jaune, rouge et violet -des roches, avec le ciel d'un bleu profond et les arbres verts, procurent de fortes impressions colorées.

En 1980, Christoffersen visite une carrière de terre de Sienne près de Larnac, à Chypre. De ces deux excursions, il ramène des échantillons de couleur. Les couleurs sont alors broyées dans de l'huile de lin et utilisées dans plusieurs séries de tableaux, où il s'attache aux qualités spécifiques de ces couleurs.

Dans ces tableaux, les motifs sont généralement des animaux, mais parfois aussi des figurines de terre cuite. En outre, il utilise souvent des visages humains, comme par exemple dans » Tétes à même hauteur d'oeil« FIG 3. Il s'agit d'un autoportrait de Christoffersen, vu à une certaine distance.
L'effet coloriste est violent avec le contraste du bleu et de l'ocre, les deux couleurs se définissant ainsi mutuellement. Le même contraste se retrouve aussi avec l'éclat froid et distant du bleu et la chaleur tactile de l'ocre.


Fig.3. Têtes à même hauteur d'oeil, 122 x 200 cm. huile sur toile. 1980.

 

»Ursus« FIG 4 représente un ours que Christoffersen a vu au parc zoologique de Larnac. Il se tenait immobile au plein de la chaleur de midi - modèle de bonne tomposition qui se laissait volontiers examiner.
C'était tout naturel pour Christoffersen d'utiliser la terre de Sienne qui correspondait parfaitement aux nuances du poil de la bête, du brun doré au violet sombre des ombres, en passant par le brun des zones neutres.

 

Fig.4. "Ursus", 120 x 170 cm. huile sur toile. 1982.

 

Au cours d'un séjour à Helsinki, Christoffersen se rend au Musée d'Histoire Naturelle de la ville où il s'attarde tout particulièrement dans les salles où sont exposés les squelettes des grands mammiferes. L'anatomie des animaux l'a toujours intéressé. C'est en la maîtrisant que l'on obtient la liberté nécessaire à l'expression finale. »Squelette d'éléphant« FIG S, peint durant ce séjour, est exécuté dans une technique à tempera où les couleurs brutes - ocre brûlé et caput mortuum - sont mélangées à la caséine.

Le squelette de l'éléphant intéressait Christoffersen à cause du contraste entre les os souples et élégants de certains des membres et la lourde constitution de l'animal vivant. Le crâne est très particulier: comment peut-on, en le regardant, imaginer les grandes oreilles caractéristiques et la trompe ?

Uffe Christoffersen a utilisé, pendant pratiquement toute sa carrière de peintre, les fauves comme principal motif. Au Danemark, on l'a surnommé le peintre de tigres, depuis qu'il s'est attaché, à partir du milieu des années 70, à exprimer les traits physiologiques et psychologiques des grands félins. Au cours de ces années-là, la confrontation directe avec les tigres était pour lui un élément important. Les animaux sont alors décrits de façon naturaliste, tels qu'ils sont et tels qu'ils vivent dans leur cage.


Fig.5. Squelette d'éléphant, 180 x 260 cm. huile sur toile. 1982 - 83.

 

»Tigre proche« FIG 6 de 1984 est ainsi une peinture tout à fait figurative. Christoffersen ne se contente pas d'un corps rayé, mais décrit soigneusement la face de l'animal. On en reconnait clairement les bajoues blanches bien caractéristiques, les sourcils, le museau et le menton.
Le tigre est à la fois harmonie et équilibre. Dans l'atelier de Christoffersen est accrochée une grande reproduction du tableau de Delacroix »Un jeune tigre avec sa mère« (Louvre). Comme dans le tableau de Christoffersen, l'animal conserve toute son intégrité. En ce qui concerne les couleurs, c'est toujours l'ocre qui donne à la peinture son caractère tactile, tandis que les couleurs terre sont accentuées par quelques coups de pinceau rouge et orange. Le bleu dans l'espace qui entoure la tête du tigre met en relief les autres couleurs qui contrastent aussi bien avec le rouge qu'avec l'ocre.

»Tigre proche« est une sorte de sublimation du travail naturaliste avec les fauves et surtout avec les couleurs terre. Il est difficile d'aller au-delà dans cette voie et »Tigre proche« est en quelque sorte une culmination de l'art de Christoffersen, on peut dire aussi un tournant.


Fig.6. Tigre proche, 118 x 160 cm. huile sur toile. 1984. Kunstmuseet Trapholt, Danemark.

 

Peintures expressives et jaune cadmium

Bien que »Téte de tigre orange« FIG 7 date, tout comme »Tigre proche«, de 1984, l'expression en est tout à fait différente. Chritoffersen a maintenant abandonné les couleurs terre et utilise à la place le jaune cadmium qui donne des effets très différents. L'éclat aussi des couleurs est autre car le cadmium n'a pas la tactilité de l'ocre. Il en est de même du motif: l'animal auparavant calme et harmonieux est devenu beaucoup plus actif et expressif. Les couleurs vives constituent une sorte de signalement, mais rappellent aussi les Fauves et Franz Marc dans l'utilisation des couleurs pour exprimer des sentiments.
Si l'on se représente un tigre hurlant peint avec des couleurs ocres, on obtient une image figée, un baillement éternellement silencieux, un peu comme la photographie d'un cri.


Fig.7. Tête de tigre orange, 120 x 160 cm. Huile sur toile. 1984.

 

Christoffersen commence »Culbute« FIG 12 dans l'été 1987, à la campagne, alors que le blé doré arrivait à maturité -couleurs jaunes dans la vive lumière du mois d'août. Il y travaille pendant un an, période à la fin de laquelle il se décide de donner à ses trois toiles la forme d'un triptyque. Les trois positions au sein de la même composition marquent une sorte de scénario, un mouvement, de la même façon que le taureau bondissant de »la fresque au toréador« du musée d'Hérakleion en Crête.
Le tigre se retourne en un mouvement ondoyant, semblable à une culbute, et composé de larges coups de pinceau expressifs aux couleurs brillantes. Le saut du tigre est perçu comme un éclair j aune rayé de noir. Il n'est pas ici nécessaire de détailler avec soin les lignes colorées de la face ou l'anatomie du corps.

 

Fig.12. Culbute, 160 x 360 cm. huile sur toile. 1988.

 

»Désir charnel« FIG 8 de 1988 est inspiré par les aquarelles de Gustave Moreau, en particulier le motif »Léda et le cygne«.
De façon générale, au cours de ces années, Christoffersen s'inspire surtout d'oeuvres de grandes dimensions à caractère symboliste, ainsi que d'oeuvres de Peter Paul Rubens et de Théodore Géricault, comme par exemple »Le radeau de la méduse« de ce dernier. Il semble s'agir là d'une certaine intellectualisation de son art.

»J'ai bâti ma propre mythologie à l'aide de quelques symboles qui figuraient également dans mes oeuvres antérieures: l'ange qui plâne librement dans la partie supérieure du tableau, c'est l'innocence; en bas, dans le coin à droite, on voit le serpent qui symbolise le désir et qui est en train de se battre avec le fauve. Le cheval qui se dresse au-dessus des combattants représente érection, puissance et virilité. Au-milieu figure la beauté, composée de coups de pinceau blanc et bleu translucide. Le monstre en face est à la fois son adversaire et son compagnon.

Il s'agit là d'une scène avec des acteurs qui agissent et sont liés les uns par rapport aux autres. C'est pourquoi il est possible, à partir de là, de dérouler le scénario d'une véritable histoire.
Dans »Désir charnel« Christoffersen donne à sa peinture une dimension dramatique. Il ne peut plus désormais se contenter de traduire ses observations avec la plus grande exactitude possible, comme c'était le cas dans ses peintures ocres. Uintensité des nouvelles couleurs utilisées anime les animaux représentés.


Fig.8. Désir charnel, 245 x 300 cm. Huile sur toile. 1988.


Le bus tigre

Uffe Christoffersen a réalisé un certain nombre de décorations, à la fois pour des societés privées et pour des institutions publiques. La plus connue est bien certainement son »Bus tigre« FIG 9 pour la societé de transports en commun de Copenhague, HT


Fig.9. Bus tigre, 1987 - 95, Copenhague, Danemark.
 

Christoffersen a utilisé le jaune vif de la societé d'autobus comme couleur de base, avec en plus du noir et du blanc. Il était important que le bus puisse apporter un message graphique bien clair. On ne le voit en effet que pendant quelques secondes et on n'a guère le temps de s'y approfondir comme c'est le cas avec les décorations murales. Le jaune mis à part, l'autobus a été entièrement peint par Christoffersen. C'est justement ce qui distingue »le bus tigre« d'autres réalisations semblables où l'artiste exécute un modèle qui est ensuite réalisé par des professionnels.

Christoffersen a dessiné quelques esquisses préparatoires pour pouvoir fixer la tomposition dans son ensemble. Cependant, il était obligé de garder en tête l'ensemble de la composition, étant donné qu'il ne pouvait travailler, dans le garage, que sur une petite surface à la fois. Il a fallu, pour la peinture proprement dite, une dizaine d'heures au cours desquelles Christoffersen a dû grimper sur des échelles et se promener sur le toit de l'autobus: on doit en effet pouvoir contempler l'autobus d'un quatrième étage.

»Le bus tigre« est ainsi un exemple bien expressif d'art appliqué. La composition comprend à la fois l'autobus dans son ensemble sous l'apparence d'un gros tigre et les deux côtés avec des éléments figuratifs. Sur le devant domine le museau blanc et sur la partie antérieure, on voit la gueule bien caractéristique du fauve.
»Le bus tigre« est devenu la signature de Christoffersen, une signature sur roue qui parcourt les rues de Copenhague et qui tout naturellement conduit au jardin zoologique, à la grande joie des enfants qui savent en apprécier l'humour et le côté familier.

 

Décoration du passage souterrain

Albertslund est une ville nouvelle située dans la banlieue de Copenhague et datant, dans son ensemble, du début des années 60. Le plan urbain est basé sur la séparation presque totale du trafic lourd et léger. Cependant, cette belle théorie n'a pas vraiment été mise en pratique: les murs en béton des passages souterrains, en particulier, couverts de graffiti, donnaient un sentiment d'insécurité. Beaucoup de gens avaient peur de circuler dans ces tunnels.

La commune d'Albertslund a alors décidé de remédier à cette situation et a demandé à Christoffersen, en 1989, de décorer le viaduc qui va d'Albertslundsvej à Kanalgade FIG 10. Le tunnel a été peint en blanc et l'éclairage a été amélioré à l'aide de spots. Parallèlement au trottoir coule un canal et, sur le mur de derrière, Christoffersen a peint une frise de 26 m de long.
Cette frise est constituée de grandes plaques recouvertes d'une peinture spéciale qui résiste à l'eau. Comme c'était le cas pour »Le bus tigre«, Christoffersen a lui-même exécuté le travail. Comme point de départ, il disposait d'une esquisse à l'aquarelle à une échelle de 1:10. Dans son atelier, Christoffersen devait peindre constamment sur deux plaques à la fois pour s'assurer d'une continuité dans le travail.

La décoration est une véritable promenade dans la jungle. De gauche à droite, on voit un lion ressemblant à un sphinx, quelques tigres alertes, quelques babouins en train de jouer et un troupeau d'éléphants en marche. C'est vers la droite que la scène devient dramatique et elle se termine avec un tigre avalant un crocodile: un motif inspiré de Delacroix.
La décoration comprend en outre deux sculptures en métal: un tigre saute dans une clairière où se trouve un crocodile à moitié immergé. Il s'agit peut-être là du début du combat qui se terminera par la victoire du tigre.
La décoration est devenue une tomposition homogène, essentiellement à l'aide du canal. Les reflets sur l'eau unissent la sculpture et la frise en un tout: le milieu inhospitalier est devenu sensation artistique.
 

Fig.10. Décoration monumentale Copenhague, Danemark. 26m. 1989.

 

La rentontre des chiens Provence

A la fin des années 80, Uffe Christoffersen décide de quilter le Danemark avec sa femme, le peintre Annette Hoff-Jessen, et sa fille Anna, non pas parce qu'il était mécontent de sa situation et de ses possibilités dans son pays natal, mais parce qu'il souhaitait aller de l'avant et chercher de nouvelles sources d'inspiration.
Son choix s'est porté sur le Midi: dans un petit village au nord d'Uzés (Gard), il achète une maison dans laquelle il emménage avec sa famille en mai 1990. Ce changement se traduit aussitôt dans sa peinture qui se trouve sans aucun doute influencée par ce nouvel environnement. Pour Christoffersen, l'inspiration vient en effet en grande partie de l'environnement: paysages, animaux, y compris bêtes sauvages, lumière et couleurs.

Les chiens sont les premiers animaux que l'on rencontre lorsqu'on se promène dans les terres méridionales. Ils font tout simplement partie de chaque mas et les Christoffersen s'empressèrent eux aussi d'adopter un berger allemand.
Il est dont tout à fait naturel que les chiens provençaux soient devenus le motif de la première série de tableaux réalisés par Christoffersen dans son nouveau pays. Les chiens ont toujours joué un rôle important pour lui; il a toujours apprécié leur compagnie. Leur caractère, leur comportement sont passionnants, surtout lorsqu'ils ont la possibilité de vivre leur propre vie, indépendamment de leurs relations avec les hommes.
Une description d'une telle societé canine se trouve dans »Les chiens de Provence« FIG 11. Le chien au premier plan est représenté de façon très détaillée avec tous les traits de sa face. Les oreilles, les yeux et le museau allongé montrent par la mimique qu'il s'agit là d'un chien dont l'attention est attirée par quelque chose, un os peut-être.

Les autres chiens réagissent par rapport à cette figure principale: le fait que le chien du premier plan soit attiré par quelque chose les rend tout éveillés. Le chien jaune dans la partie supérieure du tableau est peint sans aucun détail, un peu comme une silhouette.
La touche utilisée se situe sur la même ligne que le style expressif des années précédentes, avec les larges coups de pinceau et le dessin peu marqué. Le volume est créé en majeure partie par un modelage de la lumière.
Une fois que la toile est préparée et la première couche de peinture séchée, il racle presque tout à l'aide d'une ponceuse. C'est ce qui donne à la toile ce caractère de mur de pierre, inspiré par les maisons villageoises aux pierres irrégulières. La peinture obtient ainsi une sorte de structure rugueuse, pleine de vie. Les touches ocres donnent une sensation tactile pleine de chaleur; le reste des couleurs est dominé par du jaune et du rouge vifs. Dans certains endroits, ces couleurs sont atténuées avec la ponceuse et avec des coups de pinceau plus transparents. Les silhouettes jaunes, rouges et oranges sont mises en valeur par des touches bleues et violettes.


Fig.11. Les chiens de Provence, 89 x 116 cm. huile sur toile. 1991.

 

Les sangliers-tigres -méthode de travail

»Les sangliers-tigres« font partie d'une série de 19 peintures avec le même titre. Ils sont composés de mots et combinaisons de mots tels que sauvage, sanglier, cochon tigre, tigre sauvage, tigre, etc. La série a été exposée à la galerie Asbæk à Copenhague au printemps 1992. La méthode de travail de Christoffersen n'a pas changé au cours des années. Il y a toujours, à la base de ses tableaux, un important travail préparatoire que l'on peut suivre, des esquisses et aquarelles jusqu'à la version finale.

Christoffersen a lui-même expliqué sa méthode: »D'abord il y a une période où je cherche mon motif: nature, collections des musées, cartes postales, mass-média, tout cela fait naître des impressions. Puis arrive le moment de dessiner, de faire les esquisses, les expériences avec les couleurs. Après un mois, je trie les esquisses. Pendant la phase préparatoire, beaucoup de tableaux apparaissent - souvent par groupes de 20-30 à la fois. Je peux ensuite commencer les dessins à proprement parler. La composition est déterminée de façon très précise avant de commencer le travail sur la toile. Il peut bien y avoir quelques modifications quand je me trouve devant le chevalet, mais bien qu'il m'arrive parfois de m'éloigner un peu du point de départ, il faut que j'aie constamment un schéma devant les yeux. Je dois toujours connaître mon but et les moyens que je souhaite utiliser.«


Fig.A. Jean-Baptiste Oudry: "Hallali du loup", 1725. Extrait du livre Anthologie du loup.
 

Les collections des musées avec de grands peintres animaliers tels qu'Eugène Delacroix, Théodore Géricault et George Stubbe sont toujours les principales sources d'inspiration de Christoffersen. Cependant, dans la série des »sangliers-tigres«, il s'est inspiré de peintres moins connus du XVIIIème siècle, tels que Jean-Baptiste Oudry, Alexandre- François Desportes et Carl Andreas Ruthart. Il s'agit de scènes de chasse avec des loups, des chiens et des sangliers dans de violents combats. Le tableau d'Oudry »Hallali du loup« qui date de 1725 FIG A, a servi de modèle au »Sangliertigre« FIG 13. Christoffersen en a trouvé la reproduction dans le livre de Jean-Jacques Brochier »Anthologie du loup et autres carnassiers«. Il a découpé les reproductions FIG A puis quadrillé les parties centrales les plus dramatiques pour enfin les transposer sur le papier FIG B. Un sanglier a pris ici la place du loup.


Fig.13. Sanglier-tigre, 128 x 161 cm. huile sur toile. 1992.

 

Fig.C. Esquisse, Sanglier-tigre, crayon et encre de chine.
 

Le dessin est transcrit sur l'envers du papier FIG C, formant ainsi dans cette première phase le modèle de deux tompositions. Dans la première, les chiens arrivent à droite et semblent renverser le sanglier. Dans la composition inversée, le sanglier semble se défendre avec beaucoup plus de force. Au lieu d'être attaqué par surprise, il se rue sur la meute.
Nous avons en effet une tendance à considérer un tableau comme on lit un texte, de gauche à droite. En inversant la tomposition, l'action se trouve modifiée. Le sanglier contrebalance la supériorité par le nombre uniquement parce que nous avons appris à déchiffrer un texte, un tableau, de cette façon.

 

Fig.D. Esquisse, Sanglier-tigre, crayon.
 

Dans l'esquisse suivante FIG D, on s'aperçoit que les chiens de chasse sont devenus des tigres: les corps des chiens peints en une seule couleur manquaient de dimension spatiale. Ils constituaient de trop grandes surfaces uniformes et semblaient presque bidimensionnels. Dans l'aquarelle FIG E, le pinceau a remplacé le crayon et la composition linéaire est devenue plus libre, plus expressive. Les membres représentés de façon si précise dans les esquisses au crayon, avec tous les moindres détails anatomiques, ont été simplifiés.

 

Fig.E. Esquisse, Sanglier-tigre, aquarelle.
 

Dans la peinture finale, c'est surtout le mouvement qui est mis en valeur. C'est ici que Christoffersen prend ses distances par rapport à ses précurseurs: les loups et les chiens d'Oudry sont, avec tous leurs détails, comme figés dans une position qui rappelle celle des animaux empaillés.

»C'est justement la représentation du mouvement réel qui est mon but«, explique Uffe Christoffersen. »J'ai uniquement représenté les membres qui me semblaient nécessaires pour rendre ce mouvement. Dans les peintures du Moyen-Age, on peut voir quelque chose de semblable quand un troupeau de moutons avec quatre têtes n'a en tout que sept pattes. Il n'est pas nécessaire d'en représenter davantage: bien au contraire, un nombre exact de pattes porterait facilement à confusion. De même, la petite tête qui apparait juste au-dessus du dos du sanglier, peut sembler détachée du corps. Elle a son origine dans une tomposition d'Oudry, mais je me suis aussi inspiré de masques africains où une petite bête, ou un esprit, sont parfois assis sur le visage. Ou encore, »La tête de chat« de Paul Klee avec la petite souris au sommet de la tête, en-dehors du champ de vision, mais cependant présente.

La composition est basée sur des diagonales, des sortes de lignes fuyantes dans un paysage en perspective qui entraînent le regard dans l'espace pictural. Les zones sombres en-haut limitent l'espace et trouvent leur contre-partie dans les zones claires en-bas du tableau. C'est un élément qui se retrouve dans toute la série, notamment dans les trois exemples mentionnés FIG 13-15. Les silhouettes des animaux sont peintes avec des couleurs vives et pures, utilisées par Christoffersen au cours de ces dernières années. L'effet dramatique est évident dans »Le sanglier-tigre«. Les complémentaires s'exaltent mutuellement: dans FIG 13, le sanglier bleu d'outremer est entouré de tigres jaunes. Le jaune est si vif qu'il donne presque à l'outremer une nuance de violet.
Dans d'autres peintures, c'est l'orange qui s'oppose au vert FIG 14. Cette peinture a aussi un caractère presque graphique avec la lumière blanche qui, d'un seul coup de pinceau, dessine la queue et le dos sur un fond sombre. Dans le dernier tableau FIG 15, les couleurs dominantes sont le bleu et le rouge, mais là aussi, le tigre jaune joue un rôle: le bleu est entraîné dans deux directions, le rouge le tire vers le vert et le jaune vers le violet.


Fig.14. Sanglier-tigre, 161 x 128 cm. huile sur toile. 1992.
 

Christoffersen a raconté au sujet des couleurs du »Sanglier-tigre«:
»Je me suis senti apparenté aux peintres de Cobra et à leur rupture avec les expressionnistes. Ils abandonnèrent la peinture brunâtre, un peu sombre, pour créer un nouvel expressionnisme rayonnant de couleurs. Mes propres tentatives avec les couleurs terre ont donné une très belle palette avec de délicats passages de tons. Cependant, c'est un peu comme si les couleurs perdent leur éclat quand on les broie dans l'huile de lin. Quand je visite une carrière d'ocre dans le Roussillon, je vois le jaune, le rouge, l'orange et le violet qui rendent le ciel encore plus bleu et les arbres encore plus verts. Pour obtenir la même intensité, je suis obligé d'utiliser les vives couleurs du cadmium. Ce sont elles qui constituent la base de ma peinture d'auj ourd'hui.«


Fig.15. Sanglier-tigre, 167 x 134 cm. huile sur toile. 1992.
 

Les animaux de Provence, les taureaux noirs, les chiens, les paysages méridionaux avec la garrigue, les montagnes et la rivière, sont les nouvelles sources d'inspiration. Les sangliers surtout ont particulièrement d'importance: à l'été 1991, Christoffersen était parti se baigner avec quelques amis dans la rivière. Là, ils se retrouvèrent nez à nez avec une laie et son petit et, bien que les habitants du coin les aient prévenus, ils continuèrent à se baigner, tandis que les sangliers rejoignaient l'autre berge, à 7-8 m de là. De retour à la maison le soir, Christoffersen s'était quand même senti troublé par cet épisode et le danger que leur imprudence aurait pu leur faire courir. Cette mésaventure fut a l'origine de la série des »Sanglierstigres«.

Traduction: Marianne Barbusse.